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Samsung : trois soupers d’affaires qui tournent au drame
Le 29 juin 2022, un employé de Samsung Electronics participe à un souper d’affaires en Corée du Sud.
L’homme travaille dans la division des appareils mobiles de Samsung, où il est responsable de la gestion des ventes pour le marché mexicain. D’ailleurs, quelques semaines plus tard, il doit s’envoler pour le Mexique afin d’y travailler pendant environ six mois.
Mais pour l’instant, il est toujours en Corée du Sud.
Ce soir-là, Samsung reçoit quatre représentants d’un grand magasin avec lequel l’entreprise fait affaire. Au total, dix personnes participent à cette rencontre organisée et payée par l’employeur.
Le repas est accompagné de quelques verres de vin. Selon les documents judiciaires, l’employé en consomme deux ou trois.
La soirée se termine sans incident particulier.
Mais dès le lendemain, l’homme participe à une autre rencontre organisée par Samsung. Cette fois, il s’agit de réunir des employés du siège social coréen et de la filiale mexicaine afin de favoriser les échanges et de renforcer leurs relations professionnelles.
Et contrairement à la veille, l’alcool occupe une place beaucoup plus importante.
Jeudi 30 juin — Un deuxième souper bien arrosé
Au total, trente-six personnes participent au souper du 30 juin.
La rencontre est organisée sous l’autorité d’un dirigeant de la filiale mexicaine de Samsung.
Au cours de la soirée, le groupe consomme 34 bouteilles de soju, un alcool traditionnel coréen qui contient généralement entre 16 et 20 % d’alcool, ainsi que 46 bouteilles de bière.
Cela représente une quantité importante d’alcool pour un souper professionnel, même si les documents judiciaires ne permettent pas de déterminer précisément combien chaque participant a consommé.
Mais dans le cas de notre employé, un détail retiendra particulièrement l’attention du tribunal.
Selon le témoignage d’un collègue, l’homme aurait consommé davantage d’alcool que plusieurs autres employés chargés du marché mexicain.
Pourquoi?
Parce qu’il aurait passé la soirée à s’occuper des collègues venus du Mexique, afin qu’ils ne se sentent pas exclus du groupe.
Il serait ainsi resté à leurs côtés du début à la fin de la rencontre.
Comme la veille, il s’agit d’une activité professionnelle, et Samsung assume les dépenses.
L’homme vient donc de participer à deux soupers consécutifs où de l’alcool a été consommé.
Vendredi 1er juillet — Un troisième souper
Le vendredi 1er juillet, l’employé participe à une troisième rencontre.
Cette fois, ils ne sont que cinq.
Avec deux collègues travaillant sur le marché mexicain, il a organisé un souper pour deux employés de la filiale mexicaine, recrutés localement, qui doivent repartir le lendemain.
Contrairement aux deux soirées précédentes, cette rencontre n’est pas directement organisée ou payée par Samsung.
Les participants ont plutôt convenu de partager les dépenses.
Un détail qui prendra beaucoup d’importance par la suite.
Les cinq collègues se retrouvent donc autour d’un repas.
Et encore une fois, l’alcool est au rendez-vous.
Selon les quantités consignées dans les documents judiciaires, le groupe consomme deux bouteilles de soju et deux bouteilles de bière.
À cela s’ajoutent deux bouteilles de Hwayo, un spiritueux coréen contenant 17 % d’alcool.
Mais ce n’est pas terminé.
Les participants consomment également du whisky à 40 % d’alcool.
Combien exactement?
Deux ou trois bouteilles.
Les parties au procès ne s’entendent pas sur ce chiffre. La conjointe soutient qu’il s’agissait de trois bouteilles, tandis que l’organisme d’indemnisation affirme qu’il y en avait deux.
Une chose est toutefois certaine : les cinq participants ont consommé plusieurs bouteilles de spiritueux en plus du soju et de la bière.
Les quantités totales sont importantes.
Et la facture l’est également.
Le repas coûte environ un million de wons sud-coréens, soit environ 1 000 dollars canadiens pour seulement cinq personnes.
Mais au-delà des quantités d’alcool et du montant de la facture, un autre détail mérite notre attention.
L’identité des personnes présentes.
Des collègues importants pour son avenir
Rappelons que l’employé doit partir au Mexique quelques semaines plus tard pour une affectation d’environ six mois.
Il aura besoin de travailler étroitement avec les équipes locales.
Or, les deux employés recrutés au Mexique qui participent à ce troisième souper occupent des postes de responsabilité dans les ventes et la gestion des produits.
Ils ont un rang comparable ou supérieur au sien.
Pour l’employé, entretenir de bonnes relations avec eux est donc important.
Le repas constitue une occasion de renforcer ces liens avant son départ.
D’ailleurs, selon le témoignage d’un collègue rapporté dans le jugement, les organisateurs auraient pu utiliser le budget de leur équipe pour recevoir leurs invités.
Mais ils souhaitaient les accueillir dans un établissement plus coûteux et avaient donc décidé de payer eux-mêmes.
Le souper n’était donc pas nécessairement une simple rencontre entre amis.
Il avait aussi une dimension professionnelle.
Et dans ce genre de situation, certaines attentes peuvent être difficiles à gérer.
Par exemple, est-ce toujours simple de refuser un verre offert par un collègue?
Personne n’a nécessairement besoin de vous donner un ordre.
La volonté de faire bonne impression peut parfois suffire.
Bref, la soirée se poursuit, puis les participants se séparent.
Quelques heures plus tard, un événement tragique survient.
Samedi 2 juillet — Une découverte tragique
Le samedi 2 juillet 2022, vers 5 h 40 du matin, l’employé de Samsung est retrouvé sans vie dans une voiture stationnée dans le stationnement de son domicile.
Une autopsie est pratiquée.
Et selon le rapport médico-légal, son décès serait attribuable à une intoxication alcoolique aiguë.
En l’espace de trois jours, l’homme a participé à trois soupers où de l’alcool a été consommé.
Le premier, organisé par Samsung pour recevoir des partenaires commerciaux.
Le deuxième, également organisé par l’entreprise.
Et le troisième, un repas plus restreint avec quatre collègues liés à ses activités professionnelles au Mexique.
Sa conjointe considère que le décès de son mari est lié à son travail.
Elle présente donc une demande de prestations de survivant et de frais funéraires auprès de l’organisme public sud-coréen responsable de l’indemnisation des accidents du travail.
Mais sa demande est refusée.
Et la raison de ce refus est particulièrement intéressante.
Un souper professionnel ou une rencontre privée?
Pour l’organisme d’indemnisation, les circonstances des deux premières soirées sont relativement claires.
Le 29 juin, Samsung reçoit officiellement des partenaires commerciaux.
Le 30 juin, l’entreprise organise une rencontre entre des employés du siège social et de la filiale mexicaine.
Dans les deux cas, les dépenses sont assumées par l’employeur.
Mais le troisième souper pose problème.
Samsung ne l’a pas directement organisé.
L’employé a participé au choix de l’endroit.
Et les dépenses ont été réglées personnellement par les participants.
Pour l’organisme, ces éléments indiquent qu’il s’agissait essentiellement d’une rencontre privée.
Or, selon les évaluations médicales examinées dans le dossier, c’est précisément la consommation d’alcool de cette troisième soirée qui aurait joué le rôle le plus important dans le décès.
Voilà toute la difficulté.
Si cette dernière rencontre était privée, pouvait-on réellement considérer que l’homme était mort à cause de son travail?
L’organisme répond non.
Le 1er décembre 2022, il refuse officiellement les prestations réclamées par la conjointe.
Mais celle-ci conteste la décision.
Et l’affaire se retrouve devant le Tribunal administratif de Séoul.
Trois soirées ou une seule?
Devant le tribunal, la question n’est pas vraiment de savoir si l’homme est mort à cause de l’alcool.
Le rapport d’autopsie a déjà permis d’identifier l’intoxication alcoolique aiguë comme la cause probable du décès.
La véritable question est de déterminer si cette consommation était suffisamment liée au travail pour que sa mort soit reconnue comme un accident professionnel.
Et pour répondre, le tribunal examine d’abord la nature du troisième souper.
L’organisme d’indemnisation soutient qu’il s’agissait d’une rencontre privée, notamment parce que Samsung n’en avait pas assumé les dépenses.
Mais le tribunal considère que ce seul élément ne suffit pas à déterminer la nature d’une activité.
Il faut examiner les circonstances.
Pourquoi le repas avait-il été organisé?
Qui y participait?
Et quelles étaient les relations professionnelles entre les personnes présentes?
Le tribunal tient également compte du coût du repas, qui atteignait environ un million de wons.
Et du fait que les organisateurs avaient volontairement choisi un établissement plus coûteux afin de bien recevoir leurs collègues.
Pour les juges, le fait que les participants aient personnellement assumé les dépenses ne suffit donc pas à transformer ce souper en rencontre privée.
Il s’agissait bel et bien d’une activité liée au travail.
Mais un autre élément retient particulièrement leur attention.
Personne ne l’avait obligé à boire
Il faut être très précis sur ce point.
Les éléments examinés par le tribunal ne démontrent pas qu’un dirigeant de Samsung a ordonné à l’employé de consommer de l’alcool.
Personne ne lui a imposé un nombre de verres.
Et le tribunal ne conclut pas que Samsung l’a volontairement poussé à boire jusqu’à l’intoxication.
Mais les juges reconnaissent que, dans les circonstances particulières de ce souper, il pouvait être difficile pour l’homme de refuser les consommations offertes.
Pourquoi?
Parce qu’il se trouvait avec des collègues dont il aurait bientôt besoin pour accomplir son travail au Mexique.
Parce que certains occupaient un rang comparable ou supérieur au sien.
Et parce que la rencontre servait justement à renforcer leurs relations professionnelles.
Même sans contrainte explicite, il pouvait donc ressentir une pression à accepter l’alcool offert.
Le tribunal relève également qu’aucun élément ne permettait de conclure que ses collègues avaient tenté de freiner sa consommation et qu’il avait persisté, seul et volontairement, à boire de façon excessive malgré leurs interventions.
Mais les juges ne s’arrêtent pas là.
Parce que l’homme n’avait pas seulement bu le vendredi soir.
Il avait également consommé de l’alcool les deux jours précédents.
Et ces consommations pouvaient-elles avoir contribué à sa mort?
L’effet cumulatif des trois soirées
Pour répondre à cette question, le tribunal examine des avis de spécialistes en médecine du travail et en gastroentérologie.
Leur analyse devient particulièrement importante.
Selon les avis médicaux rapportés dans le jugement, lorsqu’une personne consomme des quantités importantes d’alcool pendant plusieurs jours consécutifs, il faut tenir compte de la possibilité que les effets des différentes consommations se chevauchent.
Une partie de l’alcool consommé précédemment pouvait ne pas avoir été complètement éliminée avant les consommations suivantes.
Les spécialistes évoquent donc la possibilité que les trois soirées aient contribué, de manière cumulative, à l’intoxication mortelle.
Il ne s’agit pas de dire que les trois soupers ont joué un rôle égal.
Au contraire, les évaluations médicales accordent le rôle principal à la consommation du vendredi 1er juillet.
Mais les soirées précédentes ne pouvaient pas être complètement écartées.
Et puisque les trois rencontres étaient liées au travail, cette analyse devenait déterminante.
Les juges ne devaient donc pas examiner uniquement le dernier souper.
Ils devaient considérer l’ensemble des circonstances.
Trois rencontres professionnelles.
Trois jours consécutifs de consommation d’alcool.
Et une intoxication aiguë qui avait coûté la vie à un employé.
Juillet 2025 — Le tribunal tranche
Le 11 juillet 2025, la troisième division administrative du Tribunal administratif de Séoul, présidée par la juge Choi Soo-jin, rend son jugement.
Et elle donne raison à la conjointe.
Le tribunal conclut qu’il existe un lien de causalité suffisant entre les activités professionnelles de l’employé et son décès par intoxication alcoolique aiguë.
Les juges retiennent que les trois soupers étaient liés au travail.
Même le dernier, malgré le fait que Samsung n’en avait pas directement assumé les dépenses.
Ils tiennent également compte des avis médicaux selon lesquels les consommations des soirées précédentes avaient pu contribuer à l’intoxication mortelle.
Le tribunal annule donc la décision de l’organisme public qui avait refusé les prestations de survivant et les frais funéraires.
Le décès est reconnu comme lié au travail aux fins du régime coréen d’indemnisation.
Une décision qui mérite toutefois une précision importante.
Samsung n’a pas été condamnée à verser des millions de dollars en dommages-intérêts à la famille.
Il ne s’agissait pas d’une poursuite civile contre l’entreprise.
Le litige opposait la conjointe de l’employé à l’organisme public responsable de l’indemnisation des accidents du travail.
Et le tribunal devait déterminer si le décès pouvait être reconnu comme professionnel.
C’est cette question qu’il a tranchée en faveur de la conjointe.
Une pression qui ne dit pas son nom
Cette histoire soulève une question qui dépasse largement les frontières de la Corée du Sud.
Jusqu’où les activités sociales entre collègues peuvent-elles être considérées comme faisant partie du travail?
Dans cette affaire, personne n’avait explicitement ordonné à l’employé de boire.
Le tribunal n’a pas conclu que Samsung avait volontairement provoqué son intoxication.
Mais les juges ont reconnu que les circonstances professionnelles pouvaient rendre le refus d’une consommation difficile.
L’homme devait bientôt partir travailler pendant six mois au Mexique.
Il participait à un souper avec des collègues dont il aurait besoin sur place.
Certains occupaient un rang comparable ou supérieur au sien.
Et la rencontre avait précisément pour objectif de renforcer leurs relations professionnelles.
Dans un tel contexte, refuser un verre n’est pas toujours aussi simple que de dire non.
Parce qu’on veut faire bonne impression.
Parce qu’on souhaite s’intégrer.
Parce qu’on ne veut pas décevoir un collègue ou un supérieur.
La pression à boire ne prend pas nécessairement la forme d’un patron qui donne un ordre.
Elle peut simplement venir de cette impression qu’en refusant un verre, on risque de décevoir les personnes avec qui l’on travaille.
Et parfois, cette pression silencieuse peut avoir des conséquences tragiques.
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