En 1923, Rose-Anna et Joseph-Arcade Vachon achètent une petite boulangerie à Sainte-Marie, en Beauce, sans véritable expérience dans le domaine. Un siècle plus tard, leur nom est associé à certains des petits gâteaux les plus connus du Québec, dont le Jos Louis, le May West, le Ah Caramel! et le Passion Flakie. L’histoire de Vachon est celle d’une famille audacieuse, d’une femme d’affaires visionnaire, d’une industrialisation fulgurante et d’un fleuron québécois finalement passé aux mains d’intérêts étrangers.
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Introduction
L’histoire des gâteaux Vachon commence loin des grandes chaînes d’alimentation, des camions de livraison et des lignes de production automatisées.
Elle débute dans une petite boulangerie de Sainte-Marie, en Beauce, avec un couple qui n’a presque aucune expérience en boulangerie, mais qui possède quelque chose de beaucoup plus précieux : de l’audace.
En 1923, Rose-Anna et Joseph-Arcade Vachon prennent une décision qui changera non seulement le destin de leur famille, mais aussi celui de l’industrie alimentaire québécoise.
Une boulangerie achetée 7 000 $
En 1923, Rose-Anna et Joseph-Arcade Vachon, alors âgés respectivement de 46 et 56 ans, achètent un terrain, une maison et une boulangerie à Sainte-Marie pour 7 000 $.
Le problème?
Ils ne connaissent presque rien à la boulangerie.
Le couple mandate donc Rédempteur, l’aîné de la famille, pour apprendre le métier auprès de l’ancienne propriétaire.
Rédempteur devient rapidement responsable de la fabrication du pain. Il s’occupe aussi de l’entretien général et des livraisons avec son père.
Rose-Anna, de son côté, tient les comptes de l’entreprise. Malgré une scolarité limitée à une cinquième année, elle deviendra l’une des figures les plus importantes de l’histoire de Vachon et sera considérée par plusieurs comme l’une des premières grandes femmes d’affaires du Québec moderne.
Une compétition féroce
Les débuts sont difficiles.
Les boulangeries sont nombreuses dans les paroisses environnantes. La concurrence est forte et les moyens financiers de la famille sont limités.
Au départ, les Vachon comptent environ 200 clients et produisent près de 600 unités par semaine. Cela représente des ventes hebdomadaires d’environ 30 $.
C’est suffisant pour nourrir la famille.
Mais insuffisant pour rembourser rapidement le prêt contracté pour acheter la boulangerie.
Rose-Anna décide alors de diversifier la production.
Elle prépare des brioches, des croquignoles, des tartes et des beignes.
Le succès est immédiat.
Ces nouveaux produits permettent à la famille d’effectuer son premier remboursement et de stabiliser l’entreprise.
Les enfants reviennent au bercail
Le succès de la boulangerie permet graduellement de ramener les fils Vachon au Québec.
Louis revient en Beauce en 1924.
Amédée suit en 1927.
Puis la crise économique des années 1930 force Joseph, le dernier des fils expatriés aux États-Unis, à revenir lui aussi dans l’entreprise familiale.
Paul et Benoît, les deux plus jeunes garçons, se joignent ensuite à l’aventure.
C’est à Paul que l’on attribue la création du célèbre Jos Louis, le gâteau qui deviendra l’un des produits emblématiques de Vachon.
Ironiquement, Paul ne souhaitait pas nécessairement travailler en pâtisserie. Il trouvera sa voie grâce à l’insistance de sa mère, qui lui demande un jour de remplacer un ouvrier pâtissier absent.
Vachon dépasse les frontières de la Beauce
Les produits Vachon gagnent rapidement en popularité.
Les ventes dépassent les frontières de la Beauce.
Mais l’hiver pose un problème majeur.
Les routes deviennent impraticables et les gâteaux doivent parfois être expédiés par train.
Pour assurer une distribution plus stable, les Vachon mettent en place des centres de distribution. Cette décision leur permet de produire et de livrer toute l’année.
En 1934, l’entreprise compte huit employés à la fabrication ainsi qu’une équipe de vendeurs.
Trois ans plus tard, elle emploie déjà 35 personnes.
Le manque d’espace devient rapidement un enjeu.
En septembre 1936, la famille achète un nouveau bâtiment pour 5 000 $. L’ouverture officielle a lieu le 12 mai 1937.
De la production artisanale à la production industrielle
Ce déménagement marque un tournant.
Vachon passe d’une production artisanale à une production industrielle.
La famille fabrique un premier convoyeur à gâteaux avec des pièces récupérées. Elle achète aussi un appareil pour déposer la pâte dans les moules et aménage un four à cuisson continue.
La fin des années 1930 est toutefois assombrie par deux événements majeurs.
Joseph-Arcade Vachon meurt le 15 janvier 1938.
Puis un conflit éclate entre les frères Joseph et Louis.
Pour préserver l’entreprise, Rose-Anna prend une décision douloureuse : demander à son fils Louis de se retirer.
Celui-ci deviendra plus tard maire de Sainte-Marie-de-Beauce.
Le chiffre d’affaires explose
Entre 1939 et 1945, le chiffre d’affaires de Vachon passe de 130 000 $ à 500 000 $.
En 1940, l’entreprise compte près de 60 employés, soit 45 hommes et 12 femmes. Elle fabrique alors 250 000 douzaines de gâteaux et de pâtisseries.
L’année suivante, la production de pain est définitivement abandonnée.
Vachon n’est plus une simple boulangerie.
Elle devient une pâtisserie industrielle.
La guerre et les matières premières
La Deuxième Guerre mondiale amène son lot de défis.
Le rationnement complique l’approvisionnement en matières premières, notamment le sucre.
Selon le livre L’Histoire des petits gâteaux Vachon : de sucre et d’audace, les Vachon iront jusqu’à se procurer du sucre sur le marché noir, qu’ils cachent dans des granges et des chalets afin d’éviter les soupçons des autorités canadiennes.
Cette période difficile contribuera pourtant à la croissance de l’entreprise.
L’armée canadienne découvre les gâteaux Vachon
Une anecdote illustre bien ce tournant.
Un jour, des conscrits affamés se présentent dans un comptoir de vente à Québec.
Paul Vachon aurait demandé à l’un de ses vendeurs de leur offrir deux gâteaux chacun.
Le geste porte fruit.
Les commandes de l’armée canadienne affluent ensuite de Vancouver à Halifax, et même jusqu’en Europe.
À un certain moment, ces commandes auraient représenté environ 30 % des revenus de l’entreprise.
Rose-Anna quitte l’entreprise
Peu avant la fin de la guerre, Rose-Anna décide de se retirer après des années à la tête de la pâtisserie.
Joseph, Amédée, Paul et Benoît rachètent ses parts et se partagent les responsabilités.
Rose-Anna Vachon meurt le 2 décembre 1948.
Son héritage, lui, est déjà bien vivant.
Une nouvelle usine pour soutenir la croissance
En 1947, Vachon possède une flotte de 70 véhicules, emploie plus de 250 personnes et fabrique plus d’une centaine de variétés de gâteaux et de tartelettes.
L’entreprise manque encore d’espace.
Les Vachon font construire une nouvelle usine et un entrepôt. Ils achètent de nouvelles machines et font installer un four électrique.
Les ventes nettes, qui atteignaient 134 152 $ en 1939, dépassent les deux millions de dollars en 1950.
La famille réinvestit constamment dans l’entreprise.
Un laboratoire de recherche est construit au coût de 60 000 $. Une machine à caramel permet aussi de réduire considérablement les besoins en main-d’œuvre.
Conquérir Montréal
Malgré sa croissance, Vachon peine encore à s’imposer dans la région de Montréal.
Le marché est dominé par la compagnie Stuart, qui commercialise le très populaire May West.
Vachon doit gagner en notoriété.
En 1954, l’entreprise lance une campagne publicitaire radiophonique pendant le temps des Fêtes.
Cette stratégie l’aide à entrer dans les foyers montréalais et à élargir son territoire.
Une modernisation accélérée
À la fin des années 1950, Vachon réalise un emprunt public de 750 000 $ afin de moderniser ses équipements.
L’entreprise ajoute une ligne robotisée.
Les machines tranchent les gâteaux, les enrobent de chocolat et accélèrent considérablement la production.
La pâtisserie consomme alors quotidiennement 18 000 livres de sucre et 12 000 livres de farine.
Chaque année, elle utilise près de 250 000 livres de chocolat, deux millions de livres de confitures et gelées ainsi que 10 millions d’œufs.
Vachon compte environ 130 représentants et 182 camions.
Ses centres de distribution couvrent plusieurs grandes villes de l’est du pays, dont Montréal, Sudbury, Toronto, Hull et Rouyn.
Entre 1948 et 1958, son chiffre d’affaires augmente de 800 %.
Vachon modernise son image
Après les équipements, l’entreprise modernise son image.
Le logo est revu.
Les emballages sont repensés.
Ils doivent être faciles à ouvrir et à refermer, protéger les produits pendant la livraison et préserver leur fraîcheur.
Les couleurs pastel sont privilégiées pour les gâteaux, tandis que les boîtes de tartes reçoivent des dessins conçus pour attirer le regard.
En 1965, Vachon agrandit encore ses installations, qui atteignent 47 000 mètres carrés.
L’entreprise compte alors plus de 1 000 employés et devient la plus grande pâtisserie au pays.
Ses 300 camions livrent quotidiennement 112 tonnes de produits au Canada et aux États-Unis.
Les employés se syndicalisent
L’année suivante marque un changement important.
Les employés se syndicalisent.
Jusque-là, les Vachon avaient réussi à tenir les syndicats à l’écart.
Selon plusieurs récits, des représentants de l’entreprise se rendaient même au domicile des employés pour leur faire signer un document dans lequel ils renonçaient à l’implantation d’un syndicat.
Un refus pouvait mener à un congédiement.
La première grève de l’histoire de l’entreprise éclate le 13 mai 1969 après six mois de négociations infructueuses.
Le principal point de litige concerne les salaires.
Le conflit se règle le 4 juin après une offre patronale prévoyant une augmentation de 0,15 $ l’heure pour chacune des trois années de la convention collective.
Desjardins achète Vachon
La grève laisse un goût amer aux dirigeants.
Les Vachon sont fatigués.
La relève familiale n’est pas au rendez-vous.
La vente devient alors l’option la plus réaliste.
Le 13 mars 1970, le Mouvement des caisses Desjardins acquiert 83 % des parts de l’entreprise pour 14 millions de dollars.
En 1977, le groupe alimentaire Vachon s’incorpore sous le nom de Culinar.
L’entreprise multiplie ensuite les acquisitions afin de diversifier ses activités, notamment Stuart Ltée et Aliments Imasco Ltée.
Dix milliards de petits gâteaux
Le 22 octobre 1985, Vachon célèbre un moment historique : la production de son dix milliardième petit gâteau.
L’événement est souligné en grand avec les membres fondateurs et plusieurs personnalités politiques.
Un immense Jos Louis de plus de trois mètres de diamètre est servi aux invités.
En 1986, Vachon détient environ 90 % du marché canadien des petits gâteaux avec des ventes de 135 millions de dollars.
L’entreprise emploie 1 500 personnes, produit quotidiennement près de 2,2 millions de petits gâteaux et environ 20 500 tartelettes.
Elle utilise annuellement 15 millions de livres de sucre et aurait besoin de plus de 181 000 poules pondeuses pour fournir les œufs nécessaires à sa production.
La récession frappe Culinar
À la fin des années 1980, Vachon continue de croître.
En 1988, l’usine produit environ 1,6 million de petits gâteaux par jour. L’entreprise compte 30 000 points de vente au Canada et une flotte de 600 véhicules.
En 1990, la production atteint deux millions de petits gâteaux par jour.
L’entreprise rêve alors de conquérir le marché américain.
Mais la récession du début des années 1990 vient freiner ses ambitions.
En 1991, Culinar affiche une perte de 10 millions de dollars.
En 1994, la perte atteint 27 millions.
Des suppressions de postes suivent.
La situation demeure difficile.
Saputo acquiert Vachon
Le 4 août 1999, Saputo acquiert Vachon pour 283,2 millions de dollars.
La marque demeure sous contrôle québécois pendant une quinzaine d’années.
Mais avec le recul, Lino Saputo reconnaîtra que cette acquisition ne cadrait pas vraiment avec la stratégie de son entreprise, davantage axée sur les produits laitiers.
Vachon passe aux mains de Grupo Bimbo
En 2015, Saputo vend sa division boulangerie à Canada Bread, une filiale de Grupo Bimbo, pour 120 millions de dollars. La transaction inclut des marques bien connues comme Vachon, Jos Louis, Ah Caramel!, Passion Flakie et May West.
Grupo Bimbo indique de son côté avoir acquis Canada Bread en 2014, puis Vachon l’année suivante.
Aujourd’hui, Vachon fait partie de Bimbo Canada, qui affirme avoir acquis Vachon Bakery en 2015 et qui demeure propriétaire de la marque.
Un autre fleuron québécois est ainsi passé aux mains d’intérêts étrangers.
Conclusion
L’histoire des gâteaux Vachon est bien plus qu’une histoire de pâtisseries.
C’est le récit d’une famille beauceronne qui a bâti, à force de travail, d’intuition et d’audace, l’une des marques alimentaires les plus aimées du Québec.
C’est aussi l’histoire d’une femme, Rose-Anna Vachon, qui a joué un rôle déterminant dans la naissance et la croissance de l’entreprise à une époque où peu de femmes occupaient une telle place dans le monde des affaires.
Des premières brioches de Sainte-Marie aux milliards de petits gâteaux produits à l’échelle industrielle, Vachon demeure un symbole puissant de l’entrepreneuriat québécois.
Même si la propriété a changé de mains, les Jos Louis, May West, Ah Caramel! et Passion Flakie continuent d’occuper une place particulière dans la mémoire collective.
Ce qu’il faut retenir
- Vachon est fondée en 1923 par Rose-Anna et Joseph-Arcade Vachon à Sainte-Marie, en Beauce.
- Rose-Anna joue un rôle central dans la gestion et la diversification des produits.
- Le Jos Louis est attribué à Paul Vachon.
- L’entreprise passe progressivement d’une boulangerie artisanale à une production industrielle.
- Vachon devient la plus grande pâtisserie du Canada dans les années 1960.
- Desjardins acquiert 83 % de l’entreprise en 1970.
- Vachon devient ensuite Culinar, puis est vendue à Saputo en 1999.
- Depuis 2015, Vachon appartient à Canada Bread, filiale de Grupo Bimbo.
Tableau synthèse
| Année | Événement |
|---|---|
| 1923 | Achat de la boulangerie à Sainte-Marie |
| 1937 | Ouverture d’une nouvelle installation industrielle |
| 1938 | Décès de Joseph-Arcade Vachon |
| 1941 | Abandon définitif de la production de pain |
| 1948 | Décès de Rose-Anna Vachon |
| 1950 | Ventes nettes de plus de 2 M$ |
| 1965 | Vachon devient la plus grande pâtisserie du pays |
| 1969 | Première grève de l’histoire de l’entreprise |
| 1970 | Desjardins acquiert 83 % des parts |
| 1977 | Vachon devient Culinar |
| 1985 | Production du dix milliardième petit gâteau |
| 1999 | Saputo acquiert Vachon |
| 2015 | Canada Bread / Grupo Bimbo achète Vachon |
FAQ
Qui a fondé les gâteaux Vachon?
Les gâteaux Vachon ont été fondés par Rose-Anna et Joseph-Arcade Vachon en 1923 à Sainte-Marie, en Beauce.
Qui a créé le Jos Louis?
La création du Jos Louis est attribuée à Paul Vachon.
Pourquoi Rose-Anna Vachon est-elle importante?
Elle a tenu les comptes, diversifié la production et joué un rôle central dans la croissance de l’entreprise familiale.
Quand Vachon a-t-elle été vendue à Desjardins?
Le Mouvement des caisses Desjardins a acquis 83 % des parts de Vachon le 13 mars 1970.
À qui appartient Vachon aujourd’hui?
Vachon appartient à Bimbo Canada, filiale de Grupo Bimbo, depuis l’acquisition de la division boulangerie de Saputo en 2015.
Source principale :
L’Histoire des petits gâteaux Vachon : de sucre et d’audace, Dave Corriveau, avril 2019
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Cet article est adapté d’un épisode de mon balado Drôles d’affaires, un podcast québécois qui raconte les histoires les plus étranges, inspirantes et captivantes du monde des affaires.
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